Bon j'avais commencé un billet d'humeur sur le manque de Tonton, la résurrection de Pierrot, l'édifiante sonnette d'alarme tirée par Schneidermann et la fronde ségoliste contre cette vermine de Pujadas, mais j'ai envie d'un peu de légèreté.
Hier soir, j'ai vécu l'une des soirées les plus baroques de ma vie.
J'avais rendez-vous à 19h sur les Champs. Les dix minutes qui précèdent le moment où le mec arrive, et les dix minutes qui le suivent, je suis toujours dans le mal-être le plus total, à me demander ce que je fais là et pourquoi je m'inflige cette angoisse inutile. Vingt minutes, donc. Où j'ai le masque de la déception sur le visage. Parce que j'ai beau dire, si j'y retourne toujours, ce que j'y crois au fond. J'imagine. Si quelqu'un pouvait me dire ce que je cherche au juste ça m'arrangerait. Mais revenons en aux faits.
Appelons-le Goliath. Pourquoi ? Parce que je suis nulle pour trouver des pseudos sur mon blog. Et qu'il a la carrure du gros Douillet.
Goliath donc, habite non loin des Champs, travaille évidemment dans la finance, et roule en cabriolet. Je précise ceci car ça a son intérêt dans la suite des événements.
Il m'emmène boire un verre au Libre Sens, rue Marbeuf. Très joli endroit bien lounge bien violacé bien dans l'air du temps, très after-work mais à ma surprise positive pas trop branché tout de même - j'ai même vu une serveuse qui faisait au moins du 38. Il commande un Long Island Ice Tea, ce qui me surprend car j'ai toujours pensé qu'il m'était réservé. Très vite la discussion prend une tournure politique, mais pas désagréable, et puis les petites olives sont excellentes. Je commence à me détendre, et a apprécier mon interlocuteur. Pas apprécier au point d'avoir envie de lui arracher la chemise là-maintenant-tout-de-suite, mais apprécier au point de me retenir de m'enfuir en courant jusqu'au 31.
Cinq cocktails -à deux- plutard, nous quittons les lieux non sans avoir pris soin de liquider le stock entier de petites olives. La veille il m'avait dit que si il y avait feeling il m'inviterait au restaurant. Il m'a trouvée très touchante dans ma façon de m'enflammer, genre le mini-chien qui aboie avec une voix de castrat et qui se croit impressionnant alors qu'il est juste mignon tout plein.
Du coup, j'ai droit à mon restau.
Sauf que.
Il appelle un de ses amis pour qu'il nous rejoigne.
Déjà là je me dis "mouais moyen pour un premier rendez-vous le coup du pote qui débarque" mais il m'assure que c'est quelqu'un de génial avec qui je pourrais super bien aboyer pardon débattre. Il me demande la permission, et bien que sur le coup je ne sois pas des masses motivée je la lui accorde sans trop d'atermoiement.
Jean-Marc vient nous prendre en taxi. Ok, super, j'adore le taxi. Je manque de m'étouffer quand j'entends JM indiquer au chauffeur "Place de l'Etoile s'il vous plaît". Genre normal tu prends un tacos pour remonter les Champs Elysées.
Deuxième moment de la soirée où je me demande ce que je fous là.
Arrivée à l'Etoile on entre dans un bar-restaurant aux allures de peepshow dont on ressort immédiatement. Goliath et JM, en plein conciliabule, débattent de l'utilité ou non de prendre un taxi pour retourner au Libre Sens. Moi j'ai juste faim et JM me gonfle avec sa tenue d'avocat, son accent d'avocat et ses paroles d'avocat. Finalement, décision est prise d'aller à L'Aventure, où une terrasse semble nous tendre les bras.
Sur la carte il n'y a aucun prix, j'hésite à prendre du homard pour la deuxième fois de ma vie mais je fais confiance à Goliath et à son cabillaud.
Et là, ça commence. Le grand n'importe quoi.
L'ambiance pue le fric et je décide de m'en amuser. Je raconte à JM que j'ai prêté 4 000€ à Goliath parce qu'il m'a dit la larme à l'oeil qui était au chômage, et qu'il croulait sous les crédits. JM, choqué, balance la fortune de son pote et lui dit qu'il devrait avoir honte d'avoir accepté de l'argent de la part d'une femme. Moi je joue la fille outrée, blessée dans sa chair d'avoir été bernée, et dis même Ah bah tu vois! Trop bon, trop con! tout en continuant à savourer mon plat et à déguster le chablis. N'importe quel être humain normalement pourvu de neurones n'aurait pas mis plus de cinq minutes à sentir que nous le moquions. Mais JM, non. JM est un compétiteur, qui te pousse à aller toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus con et toujours plus faux.
JM semble réellement indigné que son pote se soit fait passer pour un sans-le-sou. Et vas-y que je te balance les week-end à New-York, les vacances à Val d'Isère, les places réservées à Rolland Garros, le duplex avenue de la Grande Armée et la terrasse avenue de Friedland. Goliath qui a envie d'éclater de rire et moi qui écarquille les yeux du mieux que je peux pour feinter celle qui tombe des nues, j'ai même failli aller jusqu'à lui renverser mon verre sur la tronche, ce qui convenons-en aurait été d'une drôlerie imparable.
Et là, JM nous tend une perche grosse comme mon nez en disant tu es inconsciente de donner de l'argent comme ça, encore si tu étais une riche héritière, je veux bien, mais là, étudiante inscrite au MJS qui habite avenue de Clichy...
Ni une ni deux, Goliath lui indique que justement, je suis une riche héritière. Pendant une demi-heure j'entretiens le mystère sur mes géniteurs, Goliath c'est bon JM t'as pas besoin de savoir qui c'est, dis-toi juste que c'est une des dix plus grosses fortunes de France et JM qui ne marche pas mais gambade allègrement sur la voie de notre mensonge.
JM ne comprend pas comment je peux être socialiste en étant si fortunée, et je ne peux résister à l'envie de me lever brutalement pour lui hurler PARCE QUE TU CROIS QUE CA ME FAIT PLAISIR D'ETRE LA FILLE D'UN MARCHAND D'ARMES? TU CROIS QUE C'EST FACILE A VIVRE? Je vois Goliath qui manque de cracher son vin par les narines tant il contient son fou-rire, moi même je me pince très fort pour ne pas succomber quand JM comprend enfin que je suis la fille de Lagardère.
Très vite je me fonds dans la vie de cette Paris Hilton du pauvre qui refuse de passer sa vie avec les gens de sa caste et va à la fac à Nanterre parce que c'est plus populo - la grosse grosse rebelle quoi. Et qui bien sûr est en conflit avec son père, cet assoiffé de fric vendeur de mort main mise sur les médias et super pote de Sarkozy qui ne s'est jamais occupé de sa fille.
JM galope à présent. Il a des euros dans les yeux. Il ne tarde pas à me demander ce que je compte faire de mes millions, si ça m'intéresserait d'investir. Je lui dis que oui, amis uniquement si c'est pour la bonne cause. Il a l'idée de monter un canard satirique et de faire un max de pub sur mon nom. Genre la fille de Lagardère monte un journal pour lutter contre les atteintes à la liberté de la presse.
Là, première énorme star de la soirée, l'animateur Tex arrive, et lui non plus n'avait visiblement pas bu que de l'eau. Il s'asseoit brièvement à notre table avant de s'en aller se pochtroner à la table d'à côté. Peu importe. Moi aussi maintenant je pourrais dire que j'ai croisé Tex, une fois.
JM est toujours à fond dans le délire, il a déjà dix titres en tête me dit-il, il va me présenter cette fille qui a exactement les mêmes convictions que toi on ira déjeuner ensemble dans la semaine. Bah voyons. On continue comme ça à bâtir des châteaux en Espagne pendant quelques heures, et croyez-moi j'ai rarement eu autant de mal à contenir mon hilarité.
Arrive alors le père Castaldi et ses côtes flottantes, raide mort lui aussi, qui s'en va se la donner à la table de Tex non sans m'avoir au préalable baisée la main. Je vous avez dit qu'il y aurait du lourd.
Troisième moment de la soirée où je me demande ce que je fous là.
Viennent à notre table un autre avocat, Youri le russe qui a une femme une maîtresse officielle et deux maîtresses occasionnelles et me demande où il doit sortir pour rencontrer des filles, et Tibo le lifté qui a filé son portable à Laurence Treil assise non loin de là. Parterre de stars je vous dis.
Il est déjà 3h du matin et Phillipe Lavil vient de faire son apparition. Nan mais Festival de Cannes quoi.
Je commence à être fatiguée, l'ambiance clinquante avec ces vieux porcs qui mettent des mains au cul de leurs copines et les tripotent devant tout le monde, ces femmes aux traits figés par le botox qui ne parlent pas ne sourient pas sont juste là à regarder dans le vide et se faire pincer les fesses, ces whisky-coca à 35€, ces gens laids qui ne parlent que de cash et de business et s'escriment à se refiler l'addition comme une patate chaude, et moi, la fille de Lagardère, assise sur quinze millions d'euros qui s'encanaille en allant vivre avenue de Clichy, tout ça me semble irréel, surfait, artificiel à outrance.
Alors que ce sont des êtres humains que j'ai autour de moi.
Qu'est-ce qu'ils doivent s'ennuyer, au fond.
J'en viens à me féliciter de n'être que la fille de mon père.
Avant que ne je parte JM me demande mon numéro, je lui écrit sur un coin de nappe dans un dernier sourire contenu tania.lagardere@hotmail.com.
Et il le note dans son portable.
Je ne sais pas si je reverrais Goliath, c'était très sympa le temps d'une soirée et je n'avais jamais fait de jeu de rôle mais ça risque de ne pas être suffisant pour allumer quelconque étincelle.
Et je lui laisse le soin d'expliquer à son grand ami JM de quelle rocancourade il a été victime ce soir là.